Bon, ils ont un peu pris leur temps, mais les pontes de l’Académie Nationale de Médecine viennent de publier un rapport disant (incroyable ! dément ! révolutionnaire !) que…. que le lait maternel était meilleur pour les bébés. Ouf. Heureusement qu’on ne les a pas attendus pour allaiter nos chers petits poussins.
Sarcasme mis à part, ce que j'apprécie dans ce rapport est qu’il est basé sur des faits et qu’ils n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère avec les avantages de l’allaitement. C’est clair net et précis. Et ils sont assez directs avec leurs recommandations aussi. Pas de langue de bois chez eux. Je déplore un petit côté un peu paternaliste de certaines petites phrases (comme l'a bien noté la Poule Pondeuse ici) mais dans l'ensemble cela tient la route.
Je vous encourage à lire le rapport complet ici (cela se lit vite).
L’Académie y va franco en nous disant :
« L’alimentation des premières semaines de vie a un rôle dans l’apparition de phénomènes pathologiques chez l’enfant et de l’adulte .L’allaitement maternel doit être recommandé en première intention chez le nouveau né puis le nourrisson. Plusieurs études épidémiologiques sont en faveur d’un effet protecteur de l’allaitement maternel sur les infections digestives ou respiratoires dans la première enfance, sur des manifestations allergiques sous réserve qu’il soit exclusif et prolongé au moins de 4 mois et enfin sur l’apparition d’obésité, de diabète de type 1 chez l’enfant et de maladies cardio-vasculaires chez l’adulte. Les contre indications de l’allaitement maternel sont exceptionnelles »
Et ensuite :
« Il faut rappeler les recommandations de l’OMS : les avantages multiples et complémentaires ne sont observés de façon complète que si l’allaitement maternel est exclusif et prolongé au moins de quatre mois. Ce choix est renforcé dans son intérêt, par son rôle dans le développement sensoriel et intellectuel , dans la prévention de la mort subite du nourrisson mais aussi dans celui de prévention contre les risques ultérieurs d’obésité, pathologie en évolution exponentielle en France depuis 20 ans, de certains diabètes et des maladies cardiovasculaires chez l’adulte , dans la prévention des affections digestives et respiratoires dans les premiers mois de vie, dans la diminution du risque d’eczéma à court et à long terme. »
Après le rappel de tous ces avantages l’Académie Nationale de Médecine en vient aux recommandations, et cela devient encore plus intéressant:
L’Académie recommande un engagement des pouvoirs publics en faveur de l’allaitement (oh que oui), plus de formation des professionnels de santé (oui, trois fois oui), et, ma recommandation favorite et celle qui ne va pas manquer de faire débat, qui est d'augmenter la duréee du congé de maternité pour certaines... Je cite:
«Aussi le congé post natal devrait être prolongé au moins jusqu’à 4 mois et à 6 mois si la mère allaite complètement et en fait la demande. En Suède, le congé maternel est de 180 jours contre 112 en France ; dans ce pays le pourcentage de mères qui allaitent est de 80% à 4 mois post natal.»
Là j’applaudit le courage de l’Académie qui attaque de front l’hypocrisie du système actuel. D’un côté le corps médical serine aux mères qu’il faut allaiter six mois minimum, et de l’autre les congés de maternité sont loin de suivre. Même en mettant bout à bout congé de maternité, vacances, RTT, divers « cadeaux» de sa convention collective, c’est drôlement difficile de prendre six mois.
Pour mes deux premières filles, je travaillais dans une grande entreprise et j’avais augmenté mon congé maternité d’un congé parental (non rémunéré bien sûr) pour pouvoir allaiter six mois. Mais tout le monde n’a pas la possibilité de s’offrir deux ou trois mois sans solde pour chaque bébé.
Aux Etats-Unis, comme l'explique si bien le récent article "Baby Food: if breast is best, why are women bottling their milk?" publié dans le New Yorker (en anglais hélas seulement), on a résolu l’équation enpermettant aux femmes de tirer leur lait au travail. Les Americaines n’ont pas de congé de maternité au sens strict du terme, elles ont un simple congé maladie (qui varie beaucoup selon l’Etat dans lequel elles résident et selon leur employeur). Elles reprennent donc vite le travail, mais comme là-bas il y a une forte culture de l’allaitement, elles sont nombreuses à tirer leur lait au travail. Certaines entreprises équipent meme des salles spécial tire-lait, sponsorisent l’achat de tire-lait, etc. En gros la société américaine a choisi la solution" Allaitement six mois = congé de maternité court + tire-allaitement". Moi je préfère la solution: "Allaitement six mois = congé de maternité long"!
Bonne idée donc que ce congé de six mois mais ce qui me choque un peu c’est l’intention de le réserver aux mamans allaitantes…. Vous me direz, rien de tel pour enthousiasmer les foules en faveur de l’allaitement ! !!! J’en connais plus d'une qui penserait tout bas « Ouh, l’allaitement, cela me dégoûtait un peu, mais deux ou trois mois de congé de maternité en plus, c'est trop tentant, tant pis, j'allaite !» Mais blague à part, je ne vois pas comment une telle inégalité pourrait être justifiée. D'abord parce que certaines (rares certes) ne peuvent vraiment pas allaiter, d’autre part parce que ce serait vraiment, à mon sens, établir une hiérarchie entre un groupe de mère et les autres, et finalement parce que ce serait impossible à mettre en place. D’abord, comment est-ce qu’on vérifierait ? Imaginez le dialogue :
Le médecin (moyennement enchanté de faire du flicage) : « Ah Madame pour avoir droit au congé de maternité de six mois il faut allaiter. Allaitez vous ? »
La mère (pas folle) : « Oui oui bien sûr »
Le médecin (pas fou): « Hmmm. Et bien vérifions. Mettez le bébé au sein. Ouh, il n’a pas l’air de bien téter. Vous êtes sûre de vous là-dessus?»
Je pense qu’il serait plus sain (ah ah ah), à la fois pour la santé publique, et pour la paix sociale (les anti-allaitement et pro-allaitement s’étripant aujourd'hui de manière suffisamment violente sur les forums) d’allonger la durée du congé de maternité pour toutes, en encourageant et en accompagnant l’allaitement…
Mais là se pose tout de même une autre question : les jeunes femmes entrant le monde du travail rencontrent déjà une très forte discrimination à l’embauche, vous savez toutes les questions (illégales mais posées quand meme) du style «Et vous êtes mariée ? Et vous avez des enfants ?» Etc. D'apres le récent sondage CSA commandité par la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations) et publié en prévision de la Journée de la Femme le 8 mars (vous voyez, j'y arrive), 23% des femmes ont ainsi été interrogées sur leurs projets parentaux lors d’un entretien professionnel. Et cette discrimination continue avec des salaires féminins inférieurs à poste égal au salaires masculins, des difficultés justement quand on veut prendre ce fameux congé de maternité, etc. Toujours d'après ce sondage de la Halde 28 % des femmes ayant été enceintes pendant leur vie active ont eu le sentiment d’être victimes de discrimination sur leur lieu de travail en raison de leur grossesse : 16 % pour l’obtention d’un poste à responsabilité, 13 % dans le travail au quotidien, 13 % pour obtenir une augmentation,10 % pour accéder à une formation et 6 % au moment d’un licenciement ou d’une embauche. Sympa, non? Et avec tout cela on est les championnes de la natalité en Europe. Qu'est ce que ce serait si on était pas discriminées!
Alors si les employeurs ont en plus le spectre d’un congé de maternité encore plus généreux que l’existant, j’ai peur que cela rende l’embauche des femmes encore plus difficile, et que cela ne fasse que renforcer à court terme l’inégalité homme/femme, et ces discriminations… Dans les grands groupes, c’est peut-etre plus facile : un Danone n’en est pas à un congé de maternité près (quoique), mais dans une petite ou moyenne entreprise, le risque financier peut être réel pour l’employeur : du style j’embauche une femme et elle part en congé de maternité, je dois la remplacer six mois (et souvent verser le complément de salaire). J’embauche un homme, pas de souci. Le calcul peut être vite fait. Oui je sais en Suède et en Norvège ils sont parvenus à ces congés plus longs et mieux rémunérés mais d’un point de vue de l’égalité homme/femme dans le travail on est à des années lumières de chez eux… Et quand il s’agit de faciliter l’équilibre vie familiale/vie professionnelle des salariés, on en est loin aussi. Il n’y a qu’à voir le Baromètre salariés parents du tout nouveau Observatoire de la Parentalité pour voir qu'on est loin du compte.
Donc mon petit point de vue en résumé : oui, il faut augmenter la durée du congé de maternité si on veut être cohérent avec les recommandations médicales, oui il faudrait l’accorder à toutes les femmes qui le demandent (qu’elles allaitent ou pas) mais attention à l’impact éventuel sur la situation des femmes sur le marché du travail. Il faut anticiper les effets indirects et travailler sur la discrimination à l’embauche, l’égalité homme/femme, et l’équilibre vie familiale/vie professionnelle, pour les hommes, et les femmes.
Et vous, qu'en pensez-vous?