Dans le Elle de cette semaine (daté du 20 octobre 2008), un article passionnant intitulé "La fin du féminisme ? Ces superwomen qui veulent rentrer à la maison "
Cet article m’a interpellée, car on y parle de sujet qui me sont chers : comment concilier travail, indépendance et maternité ? Quelles sont les forces et faiblesses du modèle que nous ont légué nos mères ? Comment s’inscrivent la maternité et l’allaitement dans le débat féministe ?
Je vous conseille la lecture de cet article: cliquez ici pour le lire en ligne sur le site du magazine. Un grand merci à Sybille, une lectrice du blog, qui m'a fait part de cet article.
L’article explore la question des ces femmes d’aujourd’hui qui ne veulent pas que le travail passe avant tout et privilégient leur vie privée et leur famille, et reviennent à un modèle où c’est elles qui s’occupent de leurs jeunes enfants. Les témoignages montrent des mères qui allaitent longtemps, ou pratiquent le maternage proximal, ou sont simplement des mères au foyer, disons, "classique". Le point commun étant que ces choix de se recentrer sur la maternité ont été faits au détriment d’une carrière professionnelle conventionnelle.
La question, telle que vue par les auteurs de l'article est donc «Est-ce que quitter son emploi pour s’occuper de ses jeunes enfants est un retour en arrière par rapport aux avancées féministes des années 70 ou non ?»
Pour les mamans interviewées dans l’article, la réponse est clairement non : l’une estime par exemple que son désir de s'occuper exclusivement de ses enfants pendant leurs jeunes années et ses allaitements longs correspondent à sa volonté de vivre son «féminisme biologique.» Flore Marquis-Didier (présidente de La Leche League) explique « Les femmes sont en train de se réapproprier la maternité. Revendiquer ses droits sur un modèle masculin comme pendant les années 70, c’est fini. Aujourd’hui, les femmes veulent des acquis féministes mais veulent encore plus. Elles luttent maintenant en cohérence avec leurs envies profondes » et elle insiste « … ces jeunes femmes se réapproprient leur féminité pour être plus heureuses que leur mères. Elles ne nient pas les acquis du passé et elles sont en colère contre le modèle masculin dominant. Elles n’ont pas envie d’être des hommes comme les autres ! Elles veulent que la société les accepte avec leurs désirs spécifiques. En leur permettant par exemple d’avoir des rythmes et des cycles de vie différents. »
Pour la sociologue et écrivain(e) Elisabeth Badinter (dont l'interview est retranscrit dans la version papier de l'article, mais pas en ligne), la réponse est clairement oui : « Aujourd’hui on est en train de revenir la biologie comme source irréductible de la différence des sexes. On va se ré-enfermer dans le modèle oppressif de la maternité. Cela m’inquiète énormément. On est en pleine régression », et dans une autre partie de l’entretien : « Le discours sur la protection de la nature est devenu un morale. Au nom du retour à la nature, on rêve d’accoucher à domicile, on hurle à la vue des couches jetables. C’est une morale qui fait de vous une mauvaise mère en fonction de vos choix de vie. Cela pèse assez fort sur un certain nombre de comportements, comme le retour de l’allaitement : toute femme qui accouche dans une maternité publique fait face à une pression stupéfiante pour allaiter » [passionnant ici de voir que pour elle l’allaitement est une régression biologique, c’est vraiment le summum de l’ironie, non ?]
Voici le débat posé :
Pour les mères interviewées dans l’article qui veulent vivre à fond leur maternité, échapper au modèle dominant du travail à l’extérieur est une libération (et tant pis si cela implique qu’un homme, mari ou compagnon, subvienne à leurs besoins financiers). Pour les féministes traditionnelles françaises, cette approche est vue comme un repli, une régression. Sur un même comportement, deux lectures très différentes…
Finalement, l’intervenant de l’article qui m’a paru le mieux capturer la réalité des choses est Isabelles Freyssinges, présidente de l’association Femmes actives et Foyer… « On dit que le travail est la condition de l’émancipation des femmes. Mais certaines le paient très cher. L’emploi féminin est souvent peu payé, avec des horaires contraints, des temps partiels, etc. Personne ne dit qu’il faut rester toute sa vie à la maison ! Il s’agit surtout de certaines périodes de la vie où les femmes devraient pouvoir choisir de s’investir dans leur famille, et cela sans être pénalisées au moment de la retraite par exemple, plutôt que de s’épuiser à tout concilier.»
Oui, c’est vrai au fond : s'il était possible de concilier plus facilement vie de famille et travail (avec des congés de maternité plus longs et mieux rémunérés, des temps partiels qui ne soient pas des voies de garage, etc.) est-ce que moins de femmes seraient tentées par un "retour" à la maison ?
La grande difficulté est économique : la tentation d'une focalisation, même ponctuelle, sur le foyer et les enfants est tout de même une tentation de « riche » non? En tout cas ce n’est une possibilité valide que pour celles qui ont un compagnon ou mari présent, et qui a un emploi correct. Combien de femmes n’ont pas ce choix du tout ? D’une certaine manière cette article pose un débat qui n’est accessible qu’à certaines femmes, celles qui ont vraiment le choix d'exercer un emploi ou de ne pas exercer un emploi, ou bien celles qui peuvent aménager cet emploi en fonction de leurs priorités (travailler de chez soi par exemple.)
Et pour ces femmes qui ont la chance d’avoir vraiment le choix , le véritable féminisme n’est-il pas là, dans le simple fait que c’est elles, individuellement, en tant que femmes, qui prennent cette décision ? Finalement, la vraie oppression vient de l’extérieur : si on choisit sciemment, en toute liberté, son projet de vie, et que ce projet est centré sur la maternité, où est la régression et l’oppression ?
Sur ce sujet allaitement/maternité/féminisme, je vous conseille l’excellent article de Claude Didierjean-Jouveau « L’allaitement est-il compatible avec le féminisme ? », publié dans la revue Spirale. Cet article met bien en lumière les raisons historiques et culturelles qui ont poussé le courant féministe français à voir la maternité (et l'allaitement!) comme anti-féministe, au contraire des courants féministes d’autres pays (en particulier les pays nordiques) où les féministes se sont , pendant les années 70, réapproprié la maternité, leur manière de vivre leur maternité. Passionnant.
Et vous, avez-vous lu cet article? Qu’en avez-vous pensé ? Comment vivez-vous votre allaitement et votre maternité dans le contexte de ce débat?























