Le Premier Cri – la polémique en direct sur Revu et Corrigé
C’est toujours intéressant de lire les critiques après avoir vu un film et s’être formé sa propre opinion. Dans le cas du Premier Cri, film de Gilles de Maistre dont j’ai parlé dans mon post précédent, c’est plus qu’intéressant, c’est stupéfiant. Stupéfiant car j’ai l’impression en les lisant que ces journalistes n’ont pas vu le même film que moi ! Leur lecture du film ne correspond pas du tout, mais pas du tout, à la lecture que j’en ai faite. Et leur analyse du message du film me semble caricaturer, contredire, ou dénaturer le message que le réalisateur a voulu faire passer.
Et je ne suis pas la seule à le penser : d’où une prise de bec virulente entre la rédactrice en chef de Elle, Isabelle Maury, et le réalisateur Gilles de Maistre sur le plateau de l’émission Revu et Corrigé du samedi 3 novembre. J’ai eu la grande chance de participer à cette émission et même d’y intervenir (en direct si si).
Pour ceux et celles qui n’ont pas vu l’article en question dans Elle, voici un petit extrait. J’ai noté le passage qui me parait le plus en décalage avec le message du film :
« Le nôtre de cri a été celui de la colère en sortant de la projection de ce film esthétique, débordant de belles images, qui ignore à l’écran la réalité des chiffres de la mortalité néonatale et maternelle… » et « Mais plus grave encore est le témoignage militant d’une jeune Québécoise qui veut accoucher dans sa communauté de babas altermondialistes, naturellement, en refusant toute aide médicale, même lorsque sa vie est en danger. Quel message le réalisateur veut-il nous faire passer? »
Et c’est là que l’article de Elle est de très mauvaise foi car justement le message du réalisateur n’est pas un message en faveur d’un accouchement non médicalisé. Il ne fait pas l’apologie de cette naissance « naturelle. » Bien au contraire, il montre la longueur de l’accouchement, l’angoisse de la mère québécoise et de son entourage lorsque le placenta n’est toujours pas sorti (au bout de plusieurs heures !) S’il avait voulu faire un film de propagande en faveur des naissances « 100% naturelles » il n’aurait pas montré cela. Il n’aurait pas montré non plus la naissance du bébé mort-né de la jeune touareg.
Et c’est ce qui m’étonne le plus dans la polémique sur ce film : c’est que ses détracteurs présentent ce film comme un panégyrique des accouchements non médicalisés. Alors que ce n’est pas du tout la réalité montrée dans le film :
En effet, sur 11 accouchements filmés:
- Trois se déroulent dans un milieu hospitalier « classique. »
- Quatre ont lieu dans d'autres endroits, avec l’intervention d’une sage-femme (au minimum) et dans plusieurs cas d’un médecin et d’un pédiatre. Il y a un doute sur la formation de la sage-femme indienne cependant, qui est décrite comme sage-femme mais assiste la jeune femme dans un bidonville.
- Et seulement quatre naissances ont lieu à domicile sans aucune assistance médicale (Etats-Unis, tribu amazonienne, tribu touareg, tribu Masai).
Sachant que 80% des accouchements au monde ont lieu à domicile (avec assistance ou non), le réalisateur était en deçà de la réalité.
De plus ces naissances hors milieu hospitalier ne sont pas idéalisées. Même si ce n’est pas dit textuellement, en tant que spectateur, on voit bien les risques : on voit bien que la jeune femme indienne accouche dans un bidonville, on pense aux microbes et aux germes qui rôdent, on voit bien le manque de précautions élémentaires d’hygiène….On entend la jeune femme amazonienne pleurer de douleur… On sent l’angoisse de la jeune touareg….
L’article d’Isabelle Régnier dans Le Monde du 30 octobre est tout aussi critique : « Par ailleurs, la majorité des accouchements se passent hors du milieu hospitalier. Malgré une petite concession accordée sur les bienfaits de l’obstétrique, l’hôpital figure ici comme une représentation possible de l’enfer. »
Vraiment étonnant de lire cela. C’est comme si le simple fait de montrer des accouchements hors du milieu hospitalier équivalait à en faire l’apologie. Comme si montrer, c’était nécessairement défendre. Quant à l’hôpital comme représentation de l’enfer, elle fait allusion à la maternité du Viet-Nam, celle qui ressemble à un hall de gare. Oui cela ne fait pas envie, mais on sait bien en regardant le film que c’est un extrême, et que c’est ce que le réalisateur veut montrer. A preuve, le film termine sur l’accouchement de la jeune femme française à la maternité du CHI de Poissy, accouchement qui se déroule de façon intime, avec une sage-femme souriante et chaleureuse, un mari entourant sa femme de ses bras, etc. Au final une image plutôt positive d’une naissance en milieu hospitalier.
Alors quel est le message du film ? J’en ai vraiment retenu deux :
- l’immense inégalité au niveau des naissances : entre celles qui peuvent « mettre en scène » leur accouchement, et celle qui n’ont que le choix de prier pour que cela se passe bien.
- Et la magie, quelque soit l’environnement, de cette première rencontre entre une maman, son bébé, et le papa de son bébé. L’importance et la beauté de ces premières caresses, ces premiers baisers, cette première tétée.
Pourquoi est-ce que le message du film est ainsi tronqué par la critique ? Pourquoi tant de haine (comme le demandait une téléspectatrice de l'émission Revu et Corrigé)?
Je me suis vraiment posé la question en lisant la presse et je crois qu’on en revient au fait que le film n’est pas un documentaire au sens classique du terme : c'est-à-dire que le réalisateur n’offre pas de préambule, il n’insère pas ses propres commentaires dans la narration, il laisse la maman et la naissance au centre du film…. Ce qui en fait une superbe œuvre d’art MAIS ce qui rend cette œuvre extrêmement vulnérable. Vulnérable car, comme Gilles de Maistre n’explicite pas ses intentions avec des mots, des chiffres, des graphes, chacun peut interpréter le film en fonction de son expérience personnelle, et plaquer un message extérieur sur celui du réalisateur : par exemple certains l’ont donc interprété comme une ode à l’accouchement naturel, d’autres comme une critique du milieu hospitalier, d'autres encore ont trouvé que c'était de la propagande pour des naissances "new age", ainsi de suite...
Vulnérable aussi car comme le déroulement des accouchements n'est pas décrit en détail d'un point de vue médical (voir mon post précédent), certaines questions restent en suspens, et peuvent induire à la critique négative: c'est le cas de la critique de Elle qui accuse à tort le réalisateur d'avoir laissé la jeune femme touareg souffrir sans l'aider, alors qu'en réalité, c'est le réalisateur lui-même et son équipe, aidés au téléphone par les sages-femmes de l'hôpital Robert Debré, qui lui ont sauvé la vie. Mais comme ceci n'est pas dit dans le film, à moins de poser la question au réalisateur, on ne le sait pas...
Alors que faire? Rajouter un préambule ? Rajouter une conclusion ? Rajouter des descriptifs sur les accouchements? Expliciter pour ne pas être mal lu ou mal compris – au risque de résonner de façon scolaire ou dogmatique? Ou bien faire confiance au public pour comprendre et saisir le message profond du film ? Une question difficile à résoudre pour un réalisateur, mais sur laquelle Gilles de Maistre devra se pencher s’il veut faire en sorte que son prochain film (sur la mort) soit mieux compris et accepté par la critique…
Je ne verrais probablement pas ce film a moins qu'il sorte a Tokyo un de ces jours, mais au moins j'ai pu revoir quelques tetes familieres sur la video de l'emission.
A part ca au j'ai entendu parler qu'au Japon les bebes dorment la plupart du temps dans la chambre des parents. Parfois la mere dort dans le meme lit que le bebe et le mari a droit a un lit independant.
Rédigé par:Lost in translation | le 10 novembre 2007 à 14:55
J'ai regardé la vidéo de l'émission et j'ai appris à l'occasion que Gilles ede Maistre avait aussi réalisé certaines séquences de l'hôpital des enfants diffusé sur M6, dont le moins que l'on puisse dire, était l'apologie de la naissance surmédicalisée (mères totalement immobilisées pendant le travail même si la péridurale n'était pas posée, salle de travail sans fenêtre, sans distraction, seulement remplie à ras-bord d'instruments, enfants enlevés dans les premières secondes de vie à leurs mères, même si tout va bien...).
N'ayant pas vu Le Premier Cri, je me dis cependant que cela doit trancher avec le documentaire pour M6.
Malgré tout, je m'attends à voir au moins autant de choses révoltantes (comme la maman qui accouche d'un enfant par siège complet, sans péridurale (elle n'a pas pris), alors que l'enfant souffre d'un grave problème pulmonaire et doit être opéré dès la naissance, ou d'une autre maman en hypertension manifeste qui accouche cependant par voie basse alors que le coeur de son bébé montre depuis plusieurs jours des anomalies).
Ayant eu envie à plusieurs reprises d'envoyer un courrier à M6 pour faire part de ma révolte concernant ce documentaire où l'on louait un personnel médical qui semblait n'avoir rien à faire des souffrances des mères, et ne faisais qu'appliquer un protocole, je me demande comment Gilles de Maistre a retourné sa veste pour Le Premier Cri, puisqu'il paraît que c'est plutôt poétique et non plus un documentaire médical.
Mais, le moins que l'on puisse dire dans cette polémique, c'est que la rédatrice de Elle a vraiment écrit sans savoir, puisque que même dans Paris Match, on savait que Gilles de Maistre avait sauvé la vie de la jeune touareg, comme quoi, si on pose des questions, on sait la vérité...
Rédigé par:irina | le 11 novembre 2007 à 11:51
Bonjour,
Merci pour ces commentaires. Je n'ai pas vu la série de M6 en question mais ce que vous dites explique en partie pourquoi Gilles de Maistre ne comprend pas qu’on l’accuse de faire l'apologie des accouchements naturels avec le Premier Cri (alors que justement il a montré auparavant, et sous une lumière flatteuse, des accouchements très médicalisés.) Merci pour cet éclairage supplémentaire. Et je suis d’accord avec vous au sujet de Elle : il aurait été très facile pour eux de poser quelques questions au réalisateur avant. Surtout qu’ils finissent l’article en disant « quelles étaient les intentions du réalisateur ? » Eh bien, ils n’avaient qu’à lui demander!
Rédigé par:Ségolène | le 12 novembre 2007 à 22:04
j ai vu le film, je suis enceinte de 38 semaines, j ai perdu 4 bébés avant, et j 'attends de donner naissance à un bébé vivant depuis 8 ans .. pour vous dire ma "pression émotionnelle". Eh bien j ai aimé ce film, sa musique, ses images, et je ne l ai pas du tout perçu comme un éloge de l accouchement naturel. J ai lu les critiques ensuite. J ai été frappée par l accouchement de la jeune touareg, mais j ai pensé que c était à cause de mon histoire personnelle, car mettre au monde un bébé qui mourrait, je l 'avais vécu. Mais in fine, ce film m a plutot confortée dans l idée que j allais donner naissance à un bébé, comme des milliards de femmes, et qu à ce moment là, je serai, peut être, dans cet évènement fondateur que vivent la plupart des femmes du monde, chacune à sa manière, mais avec une intensité qui nous relie toutes. je suis donc sortie avec le sentiment d'une communion dans la diversité.
Rédigé par:sol | le 16 novembre 2007 à 10:37
Article parfait, à mon avis en parfaite correspondance avec les intentions de Gilles de Maistre. Bravo et merci pour la qualité de cette réflexion sur un film marquant !
Rédigé par:anne errard | le 16 novembre 2007 à 12:02